Le Sommet Canada-UE et la doctrine Gérin-Lajoie

Par Stéphane Dion
Le 2 novembre 2026
La controverse de politique intérieure qui a éclaté lors du Sommet Canada–Union européenne tenu à Montréal la semaine dernière a mis en lumière la Doctrine Gérin-Lajoie sur le rôle international du gouvernement du Québec.
La doctrine soutient que le Québec a le droit d’étendre ses pouvoirs constitutionnels à l’international. Paul St-Pierre Plamondon, nouveau Premier ministre du Québec et chef du Parti Québécois, a évoqué cette doctrine pour vertement reprocher au Premier ministre Mark Carney de ne pas lui avoir permis de livrer un discours officiel durant le sommet.
C’est dans un discours prononcé le 12 avril 1965 devant les membres du Corps consulaire de Montréal que Paul Gérin-Lajoie, alors ministre de l’Éducation du Québec, a pour la première fois exposé ce qui allait devenir sa doctrine.
Il faut dire d’emblée que Gérin-Lajoie fut tout un personnage. Il fonda le ministère de l’Éducation du Québec, puis développa la politique d’aide internationale du Canada. Il incarna la formidable complémentarité de l’identité québécoise et de l’identité canadienne.
Cependant, sa doctrine, elle, n’a été reconnue ni par le gouvernement fédéral ni par les cours. Elle n’a pas de statut juridique, même si le gouvernement du Québec, tous partis politiques confondus, s’en réclame depuis 1965.
Lorsque le premier ministre Jean Chrétien m’a nommé ministre des Affaires intergouvernementales, en pratique ministre de l’Unité canadienne, en 1996, j’ai déclaré que je serais prêt à travailler pour la reconnaissance de cette doctrine, si l’on pouvait s’entendre sur ses contours.
Si l’on veut dire par là que le gouvernement du Québec exerce une présence sur la scène internationale dans ses champs de compétence dans un esprit de coopération avec la politique étrangère du gouvernement du Canada, cela peut très bien se faire et je peux en témoigner.
De 2017 à 2025, à titre d’Envoyé spécial du premier ministre du Canada en Europe, je n’ai eu et n’ai observé que des relations excellentes et fructueuses avec les délégués du Québec en poste dans l’Union européenne : en Allemagne, en Italie, en Belgique-UE et en France. Notamment, la relation triangulaire Québec-France-Canada s’est passée dans un esprit de collaboration complète.
Bien sûr, on peut supposer que cela aurait été très différent si le gouvernement du Québec d’alors avait été sécessionniste. Mais ce n’était pas le cas. Les délégations du Québec s’efforçaient d’aider les entreprises et les artistes québécois à réussir en Europe et bien sûr les ambassades canadiennes œuvraient dans le même sens. On se complétait très bien.
Cependant, si la doctrine Gérin-Lajoie devait signifier que, sur la scène internationale, le gouvernement du Canada doit s’effacer ou s’écarter des compétences constitutionnelles provinciales – lesquelles sont considérables dans notre fédération décentralisée – alors le Canada n’aurait plus de politique étrangère.
Cela serait une définition exorbitante de la doctrine en question. Gérin-Lajoie lui-même, dans son fameux discours de 1965, reconnaissait au gouvernement fédéral « le droit incontestable de traiter avec les puissances étrangères ».
Donc il faut s’entendre sur les contours de la doctrine.
Prenons le cas d’espèce qui a été soulevé lors du Sommet Canada-Union européenne. Ulcéré de ne pas avoir été invité à prononcer un discours officiel lors de ce Sommet, le premier ministre St-Pierre Plamondon a vivement protesté, à la fois verbalement ainsi que par une lettre aux co-présidents de l’Union européenne. Il a boudé le Sommet et n’y a envoyé qu’un représentant non-élu.
Certes, le premier ministre du Canada doit travailler avec le premier ministre élu par les Québécois. Mais il doit le faire pour tout ce qui relève de la bonne marche de la fédération, y compris le succès du Canada sur la scène internationale.
Le premier ministre Carney aurait pu inviter le premier ministre du Québec à tenir ce discours officiel. Il a choisi de ne pas le faire. Il a exercé son jugement.
La doctrine Gérin-Lajoie signifie-t-elle que le premier ministre du Canada est, dans des cas semblables, obligé de passer la parole au premier ministre du Québec? Pendant qu’on y est, cette doctrine exige-t-elle que ce soit le gouvernement du Québec qui négocie un autre partenariat avec les Européens dans ce qui relève de ses champs de compétence?
Voilà ce qu’on peut appeler des contours flous et irréalistes, qui n’ont aucun fondement juridique et ne relèvent pas de la bonne pratique du fédéralisme. Dans une fédération, les entités fédérées s’efforcent de jouer leur rôle sur la scène internationale d’une façon qui soit compatible avec la capacité du pays de parler d’une seule voix, condition nécessaire à une politique étrangère efficace.
Dans une fédération décentralisée comme le Canada, le gouvernement fédéral ne peut, par sa signature au bas d’un traité ou d’une entente internationale, engager les provinces à mettre en œuvre des politiques dont elles ne veulent pas dans leurs champs de compétence. D’où l’intérêt pour le gouvernement du Canada de bien consulter et d’engager les provinces aux différentes étapes d’une négociation internationale.
Le Canada ne doit parler que d’une seule voix à la table des négociations mais dans le but d’obtenir des résultats qui puissent être mis en œuvre par tous les partenaires constitutionnels de la fédération.
C’est là une répartition des rôles qui nous a bien servi. Peu d’États ont su négocier autant d’ententes internationales dans tous les domaines. Quand les leaders du G7 se rencontrent, le seul qui a une entente de libre-échange avec tous les autres est le Canadien.
Dans le cas du Sommet Canada-UE, pour quelle raison le premier ministre Carney n’a pas invité le premier ministre St-Pierre Plamondon à prononcer un discours officiel ? Je ne suis pas dans la tête de M. Carney, mais je vais avancer une raison.
L’enjeu du Sommet était d’importance cruciale. Le Canada et l’Union européenne ressentent un besoin inédit de se rapprocher considérablement dans tous les domaines. Pour réussir, les deux parties étaient déterminées à ne parler chacune que d’une seule voix.
Les représentants de la délégation européenne sont venus à Montréal en tant qu’Européens. Bien sûr, ils étaient allemands, français, italiens, lithuaniens, mais ils ne s’exprimaient qu’en tant qu’Européens. Leurs désaccords, même leurs nuances, ils les ont laissés en Europe. Ils ont parlé au nom de l’Union européenne entière.
L’Union européenne voit en cette politique une condition de son succès : ses représentants s’expriment et agissent au nom de l’union et non de leur pays. Quand le Sommet Canada-UE se tient à Bruxelles, le premier ministre de Belgique n’est pas invité à s’exprimer, même pas pour souhaiter une bienvenue protocolaire. Il doit être établi que c’est l’Union européenne qui est l’hôte et non la Belgique.
- Carney a sans doute tenu à ce que le Canada fasse de même : que le Canada suive la même approche de dialogue bilatéral et de cohérence du message. M. St-Pierre Plamondon, lui, a toujours indiqué qu’in ne voulait parler que des intérêts du Québec et on lui doit cette justice qu’en tant qu’homme de substance, il n’aurait pas fait qu’un discours protocolaire. Il aura plein d’autres occasions de parler de ses perspectives pour le Québec mais M. Carney a sans doute jugé que ce n’était pas le bon moment cette fois-ci.
- Carney aurait-il pris une autre décision si son homologue québécois avait été Mme Fréchette ou M. Milliard? On ne le saura jamais, mais on peut raisonnablement penser que ça aiderait si le premier ministre du Québec avait à cœur le succès du Québec dans un Canada uni.
Certes, le premier ministre du Canada doit travailler avec le premier ministre élu par les Québécois. Mais il doit le faire pour tout ce qui relève de la bonne marche de la fédération, y compris le succès du Canada sur la scène internationale. Ce qui fréquemment suppose que le Canada ne parle que d’une seule voix.
En conformité avec ces principes, on pourrait s’entendre pour une doctrine Gérin-Lajoie favorisant l’harmonie entre la politique internationale du gouvernement du Québec et la politique étrangère du gouvernement du Canada.
Stéphane Dion occupe actuellement le poste de diplomate en résidence à la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal.
