Les Nations Unies à la Croisée des Chemins
La Vice-secrétaire générale de l’ONU, Louise Fréchette, s’adressant à l’Assemblée générale en 2004/ONU
Par Louise Fréchette
Le 11 septembre 2025
Dans l’esprit de bien des gens, l’ONU, c’est celle de l’après-guerre froide, une organisation hyperactive multipliant les missions de paix, en tête de file de la lutte contre la pauvreté et du VIH-SIDA, celle d’une action vigoureuse en faveur de la démocratie et des droits humains.
C’est l’ère Kofi Annan, un Secrétaire-général connu et admiré mondialement.
En réalité, ces quelques années correspondent à une phase totalement exceptionnelle de l’histoire de l’organisation, une période d’unipolarité sous le leadership incontesté des Etats-Unis et de l’Occident. Pendant les 50 années qui l’ont précédé, le rôle de l’ONU dans la gestion des conflits est resté la plupart du temps marginal, l’entente entre l‘URSS et les Etats-Unis étant rarement possible.
Rappelons que le droit de veto conféré aux membres permanents du conseil a été voulu par les puissants fondateurs de l’ONU et une condition de leur appui. Il n’est donc pas étonnant que l’ONU soit impuissante quand un membre permanent considère que ses intérêts sont en cause.
Cela dit, la guerre froide fut loin d’être stérile en matière de coopération internationale. Droit de la mer, traité de non-prolifération nucléaire, première grande conférence sur l’environnement sans oublier l’accompagnement du processus de décolonisation et la création de nouvelles entités telles le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et le Programme alimentaire mondial (PAM) ont vu le jour dans un contexte de rivalité intense et permanente entre les deux grandes puissances de l’époque.
L’ONU n’en est pas à sa première crise mais celle qui la menace aujourd’hui se déroule dans un contexte infiniment plus complexe. Une nouvelle super-puissance, la Chine, entend exercer son influence dans tous les dossiers. Il faut aussi compter avec l’aspiration des puissances moyennes à se tailler une place indépendante – de devenir des « rules-makers » et non plus seulement des « rules-takers ».
Le nouvel ordre mondial qu’ils réclament vise à éroder la suprématie américaine, particulièrement en matière économique. La défense de la démocratie et des droits humains ne figure pas au programme. Le rôle que ces pays souhaitent pour l’ONU est loin d’être clair.
Et puis, il y a l’Amérique de Donald Trump. Pour la première fois depuis 1945, l’Amérique semble tourner carrément le dos à sa création. La contribution des États-Unis à l’ONU a certes connu des hauts et des bas au fil des ans mais en bout de ligne, Washington a toujours jugé qu’un engagement positif de sa part servait ses intérêts.
Les Américains ont payé leur dû (bien que souvent en retard), contribué généreusement aux différents programmes de coopération et dépensé des tonnes d’énergie diplomatique pour faire valoir leur point de vue dans toutes les enceintes onusiennes.
Au cours des derniers mois, les États-Unis ont annoncé leur retrait de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), de l’UNESCO et du Conseil des droits de l’Homme. Les concepts de solidarité internationale et de collaboration pour le bien commun semblent totalement étrangers à la vision trumpienne des relations internationales.
Privées de l’appui politique et financier des États-Unis, les Nations-Unies font face aujourd’hui à des défis sans précédents.
Déjà les coupures à USAID (et dans les budgets d’aide d’autres pays) réduisent dramatiquement la capacité d’action de l’ONU et de ses agences humanitaires. On peut s’attendre aussi à de sévères pressions sur le budget de fonctionnement du Secrétariat et des missions de paix.
Le Secrétaire général a mis de l’avant un programme de réformes ambitieux visant à rationaliser les structures et réduire les coûts d’opération. Comme dans toute bureaucratie, un bon dégraissage au niveau de l’administration devrait être tout à fait tolérable mais les coupures dans les programmes humanitaires et de développement risquent d’avoir des effets négatifs sérieux.
Le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, annonce ma nomination en tant que première Vice-secrétaire générale, 12 janvier 1998/ONU
La majorité des membres de l’ONU sont des pays en développement. Leur intérêt envers l’organisation risque de diminuer considérablement si elle n’est plus en mesure de répondre à leurs besoins.
Quant à l’élargissement du Conseil de Sécurité, à l’ordre du jour depuis 1994 (!), il est ostensiblement souhaité par pratiquement tous les pays membres. L’ONU y gagnerait certainement en représentativité et en légitimité sinon en efficacité. Encore faut-il que les États s’entendent sur une formule – combien de nouveaux membres? combien de permanents? avec ou sans droit de veto? Et le choix des heureux élus est loin de faire l’unanimité.
La réforme du Conseil enverrait un puissant signal de renouveau. On ne peut qu’espérer que la crise que traverse l’organisation convaincront les États de l’urgence de cette réforme.
Les réformes de structures sont importantes, voire essentielles, mais elles ne suffiront pas à remettre l’ONU sur les rails si les États-membres ne s’entendent pas sur ce qu’ils attendent d’elle. Le système onusien avec toutes ses faiblesses, incohérences et imperfections a quand même contribué à maintenir une paix relative et à assurer un peu d’ordre dans les rapports entre les États pendant 80 ans. Il est aujourd’hui à la croisée des chemins.
La remise en cause des rapports de force au sein de l’organisation commence déjà à éroder les règles communes péniblement mises en place au fil des années.
Il est trop tôt pour savoir quelles autres mesures les Américains ont en tête pour affaiblir l’ONU et comment le reste des États membres réagira à cette nouvelle donne. Chose certaine, même si les États-Unis reviennent finalement à de meilleurs sentiments, l’ONU des prochaines années ne ressemblera pas à celle de Kofi Annan.
Dans la meilleure des hypothèses, on peut imaginer un retour au modèle d’avant 1989 avec un Conseil de Sécurité marginalisé mais un engagement continu de l’ensemble des États membres de l’ONU dans ses fonctions de délibérations, de négociations et de coordination de l’aide humanitaire et de la coopération pour le développement durable.
L’objectif essentiel sera d’encadrer au mieux les relations entre les États par des règles communes librement consenties. Trouver des terrains d’entente pour modifier ou adapter les règles en place afin qu’elles répondent mieux aux réalités nouvelles ne sera pas chose facile. Pas plus qu’il ne sera aisé de baliser efficacement les avancées technologiques comme l’intelligence artificielle.
Comme au temps de la guerre froide, le principe de non-intervention dans les affaires internes des États prévaudra plus souvent qu’autrement.
Et il est bien possible que les États-Unis ou une autre grande puissance refuse de se commettre sur certains dossiers. Cela ne devrait pas empêcher le reste de la communauté internationale d’aller de l’avant. Ce ne sera pas la première fois que le droit et la coopération internationale se construisent graduellement, sans l’appui immédiat des plus forts.
Je suis persuadée que la grande majorité des États croient que leur sécurité et le bien-être de leur population sont mieux protégés dans le cadre d’un système multilatéral même imparfait que dans leurs relations bilatérales avec les puissances dominantes.
Le Canada et les pays occidentaux peuvent continuer d’exercer un réel leadership en appui au multilatéralisme à condition de se mettre à l’écoute des pays du Sud et de les traiter en véritables partenaires plutôt qu’en simple bénéficiaires de leur générosité et de leur sagesse.
Reste à savoir si l’ONU s’avèrera l’outil privilégié pour aider les États à se prémunir contre les ambitions des plus puissants et maintenir un minimum d’ordre dans les relations internationales. Bien malin qui peut prédire ce que sera l’ONU dans cinq ou dix ans.
En dernière analyse, la survie de l’institution elle-même est moins importante que les concepts et les principes qu’elle incarne. Si on décide de fermer boutique à New York et d’inventer quelque chose de nouveau, assurons-nous que le système onusien, qui a bien servi l’humanité, ne soit pas remplacé simplement par la loi du plus fort.
Louise Fréchette occupa le poste de vice-secrétaire générale des Nations Unies de 1998 à 2006.
